Mémoires de la Comtesse de Boigne

Lorsqu’en 1907 Marcel Proust découvre les Mémoires de la comtesse de Boigne, il s’enthousiasme pour cette grande dame à la plume ciselée et caustique qui, de 1781 à 1866, a traversé toutes les péripéties du XIXe et onze régimes. Fille de diplomate, maîtresse de ministre, elle a connu personnellement tous les acteurs de cette période. Personne ne raconte avec autant de sobriété et de réalisme qu’elle l’entourage de Marie-Antoinette et des filles de Louis XV, les dernières années de la cour, les Français de l’émigration en Italie ou en Angleterre, Paris sous l’Empire et la Restauration, la monarchie de Juillet…
Louis XVI, Bonaparte, le Tsar Alexandre, le prince de Galles et la multitude des seconds rôles sont évoqués chacun à leur tour. Sévère avec les derniers Bourbons, elle déplore leur art consommé de blesser les plus fidèles serviteurs, les extravagances politiques de Charles X et l’inconséquence de la duchesse de Berry. Amie de Madame de Stael et de Juliette Récamier, elle est impitoyable pour Chateaubriand dont elle méprise les humeurs d’artiste.
Femme de salon, Madame de Boigne se réserve toujours la liberté de ses opinions et reproche souvent aux ultras du faubourg Saint-Germain leur bigoterie et leur esprit de revanche. Amie d’enfance de la reine Marie-Amélie, elle aime avec lucidité la simplicité de Louis Philippe et son intelligence politique. Comme Saint Simon déplorait un certain éclair dans l’œil du duc de Bourgogne à la mort de son père le grand dauphin, elle n’aime pas celui qui brille dans le regard du futur roi constitutionnel en juillet 1830.


Considérée par les historiens comme un témoin de premier ordre, la comtesse ne rapporte que les vibrations de son monde, le reste de la société ne la concerne pas. Profondément aristocrate, elle analyse les bouleversements de la société d'un œil plutôt libéral. Son influence sur Proust fut si vive, qu’il lui donna dans sa Recherche le rôle de la marquise de Villeparisis, tante de Saint-Loup qui ouvre au narrateur les portes des Guermantes.
Si la Recherche du temps perdu commence un soir dans une chambre étrangère, celle d’Adèle de Boigne, née d’Osmond, est offerte à la lecture, « dans l’oisiveté d’une matinée pluvieuse ou de quelque longue soirée d’automne »…
Mémoires de la comtesse de Boigne, Le Temps retrouvé, 2 volumes.